Les Bugis
Par Mademoiselle le 06/03/10, 09:14 - Les special guests
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Ah mon Dieu, encore un ou une qui me parle de la journée de LAFÂME et je fais une syncope. Le/la premier(ÈRE) que j'entends ici parler de "La Femme" comme il/elle dirait "Le Jeune", "Le noir" ou "Le chien", il/elle est prévenuE, je tire à vue.
Et en attendant que ça passe, Mademoiselle vous propose de vous expatrier en Indonésie.
Je vous présente les Bugis, qui sont un peuple d'Indonésie, et plus
précisément de Sulawesi Sud (pas de panique, il y a des cartes).
Chez les Bugis, on peut naître :
- mâle et vivre femme (calabai) ;
- femelle et vivre homme (calalai) ;
- mâle et vivre homme (oroane) ;
- femelle et vivre femme (makunrai).
Celles qui naissent mâles et décident de devenir des femmes, sont donc des "calabai". (prononcer tchalabaï)

Et ceux qui naissent femelles et décident de devenir des hommes sont des "calalai" (prononcer tchalalaï)

Et comme dit un adage Bugis :
"mau'ni naworoanémua, namakkunrai sipa'na, makkunraimui, mau'ni makkunrai nawaroané sipa'na, worroanémui."
Ce qui signifie pour ceux qui ne parlent pas couramment la langue Bugis :
"si un homme a un tempérament de femme, c'est une femme ; si une femme a un tempérament d'homme, c'est un homme".
Visiblement, à la différence de nos contrées, la déconnection entre le sexe biologique et le sexe social semble possible, et bien acceptée. Dans la vidéo que vous trouverez en fin de billet, un calalai (sexe biologique féminin, et sexe social masculin) explique que personne dans sa famille ou son entourage ne semble avoir de problème avec son genre.
Ceci étant dit, s'il peut y avoir déconnexion entre le sexe biologique et le sexe social, il semble que les qualités masculines et féminines soient tout de même bien codifiées. Dans un article intitulé "Le statut des femmes bugis et makassar vu par leurs propres sociétés"*, l'auteure, Hamzah Daéng Mangemba, dresse la liste des qualités féminines, qui sont assez proches de celles attendues chez nous.
- le devoir d'être une mère de famille vertueuse et chaste ;
- le devoir d'être pour son mari une gérante honnête, économe et avisée, une partenaire et un soutien dans les difficultés de la lutte pour l'existence ;
- le droit de pouvoir considérer son père, son frère ou son mari comme les garant de son honneur, de sa personne et de sa vie.
mais aussi :
- le droit d'être élue par l'ensemble du peuple et des grands pour devenir leur dirigeant dans la voie de la prospérité et du salut.
Chez les Bugis, on peut également devenir Bissu (on pouvait, il ne semble qu'il n'y ait plus foule), c'est à dire prêtre, indéterminé sexuellement et doté du pouvoir de faire le lien entre les êtres humains et les dieux.
Voici par exemple le Bissu Puang Matoa :
(source)
(Le texte ci dessous est extrait d'un dossier de presse écrit par la Maison des Cultures du Monde, à l'occasion d'un festival qui s'est tenu en 2006. Source (page 11))
L’île des Célèbes en Indonésie (appelée aujourd’hui Sulawesi) est constituée de quatre péninsules aux formes étranges qui semblent rayonner autour d’un noyau montagneux dont les sommets, encore sacrés de nos jours pour les habitants de l’intérieur, avoisinent les 3000 mètres.

L’île se subdivise en quatre provinces : le Sud, le Sud-Est, le Centre et le Nord. Dans la péninsule du Sud (dite Sulawesi Tengah et plus couramment Sulteng) on distingue quatre populations aux traits bien spécifiques (surtout linguistiques) : les Toraja, les Mandar, les Makassar et les Bugis. Ces derniers constituent le groupe de loin le plus important.

Zone de peuplement des Bugis (source)
(Là, je vous avoue que je bloque un peu sur le mélange fait dans le texte entre homosexualité, sexe social et sexe biologique.)Souvent qualifié d’intrépide et d’aventurier en raison de son passé corsaire, le peuple Bugis dans sa majorité est pourtant paysan et pratique l’élevage du buffle ainsi que la culture du riz. Leur royaume, le royaume de Bone, fut islamisé au dix-septième siècle par le sultanat makassar de Gowa. Il existe pourtant aujourd’hui encore parmi les Bugis quelques rares prêtres très particuliers, souvent considérés un peu vite comme des travestis : les Bissu. Ils témoignent de la survivance des croyances pré-islamiques au sein du syncrétisme religieux qui caractérise l’île.
On a dit souvent des Bissu qu’ils étaient travestis. Leur ambivalence, ou plutôt leur complémentarité sexuelle, peut trouver deux types d’explications, qui ne sont pas incompatibles. Une première interprétation, d’ordre mythique, s’appuie sur l’interprétation d’I La Galigo, qui est la grande œuvre des Bugis, un gigantesque cycle épique constituant leur seule tradition écrite. La lecture d’I La Galigo invite à comprendre l’indétermination sexuelle du prêtre comme la reproduction de l’androgynie originaire du monde. En effet, à l’origine de la création, une divinité totalisante de caractère androgyne (parfois assimilée à Allah) donna naissance à deux êtres : la Lune et le Soleil. Surgit entre eux une querelle à la suite de laquelle la Lune donna naissance, par sa seule semence et sans avoir été fécondée, à une première génération de végétaux. Or les prêtres Bissu sont liés aux arbres, on peut donc penser que leur bisexualité rappelle ce mythe. Cette explication se voit renforcée par l’observation de la cérémonie d’investiture des Bissu, qui, en réalité, est un mariage. Sous le juru, mât cérémoniel flanqué à son sommet d’une petite loge, on célèbre l’union du Bissu avec une divinité fort étrange qualifiée de Datu déwata mattanru’ kati ulawengngé, soit « Le Prince divin aux cornes d’or », qui peut être tantôt féminin, tantôt masculin et qui n’est pas sans rappeler la Lune formée de deux croissants selon la pensée bugis.
Mais l’explication la plus courante est d’ordre sociologique. Elle se base sur l’observation de la partition de la société Bissu en cinq genres. Les Bissu distinguent en effet non seulement les hommes-hommes (oroane) et les femmes-femmes (makunrai), mais aussi les hommes-femmes (calabai), les femmes-hommes (calalai) et les bissu. Les calabai sont des hommes qui s’habillent comme les femmes et qui assument les tâches considérées comme féminines. Ce travestissement profane semble s’apparenter au travestissement sacré des Bissu et incite à interpréter la présence de ces prêtres comme le signe d’une intégration sociale des homosexuels.
Néanmoins, si le rapprochement est inévitable et sans doute en partie fondé, il reste que les Bissu sont inassimilables aux calabai. D’abord parce que la classification générique des Bugis distingue nettement les calabai des bissu. Ensuite parce qu’il est inexact de dire que les Bissu se travestissent en femmes. Ils portent en fait une tenue spécifique, très colorée et précieuse : une veste d’homme ou un corsage de femme, un sarong et un pantalon. Ils peuvent porter aussi un éventail et un foulard de tête brodé. Il serait en fait plus juste de dire que les Bissu combinent les traits féminins et masculins, de même qu’ils combinent les traits humains (manusia) et divins (dewata). Les Bissu sont omniprésents dans I La Galigo, qui offre des renseignements précieux sur leur origine, leurs prérogatives et leurs fonctions. Naissances, mariages, exorcismes, récoltes, départs en guerre, abattages d’arbres, festins... Il n’est pas une seule fête, un seul rite de passage qui ne nécessite leur présence et leurs bénédictions. Aujourd’hui, les Bissu bénissent même les Bugis qui partent en pèlerinage à La Mecque !
Symbole de leurs liens étroits avec le pouvoir, les Bissu sont en outre chargés de la garde des reliques royales (arajang). Contrairement à leurs homologues profanes, les Sanro villageois, avec lesquels ils partagent le pouvoir d’entrer en transe et celui de guérir, les Bissu appartiennent donc à l’aristocratie et sont parents des Dieux. I La Galigo décrit aussi dans leurs détails les cérémonies Bissu qui sont extrêmement codifiées. À chaque cérémonie correspond un chant incantatoire, que le Puang Matoa entonne seul, ou accompagné par son assistant, le Pua Lolo (« Cadet ») et par le chœur de ses disciples (Maujangka). Le langage sacré employé par les Bissu dans ces chants (le basa dewata : «langue des Dieux») est formulaire pour être mémorisable et extrêmement hermétique à force de métaphorisation. Pour se faire posséder par un dieu, le Bissu doit faire le mabbissu. Il doit chanter afin d’éveiller les divinités, les appeler en faisant tourner un bol sur le bord d’une assiette, et leur faire des offrandes : du riz coloré (songkolo), des œufs, des bananes, de l’encens... Une fois que les divinités se sont éveillées, celle qui est la plus apte à fournir la bénédiction demandée descend posséder le Bissu. Celui-ci entre alors en transe et devient agité, irritable et agressif. Mais ce changement radical de comportement ne suffit pas. Pour prouver qu’il est bien possédé par une divinité et que cette dernière est assez puissante pour proférer une bénédiction efficace, le Bissu doit exécuter un maggiri’ (ou ma’giri) en se poignardant lui-même avec un couteau sacré, le kris, transmis de génération en génération. Cette démonstration d’invulnérabilité est elle aussi parfaitement ritualisée : le Bissu commence par se porter des coups de kris dans la paume de la main, puis sur la langue, puis de nouveau à la main, puis à la saignée du bras, puis à la gorge, puis au ventre. Si le kris ne lui transperce pas la peau, le Bissu a prouvé qu’il est impénétrable (kebal) et donc qu’il est effectivement possédé par un esprit puissant.
Et voici une vidéo du National Geographic (en anglais certes, mais accessible) :
Et évidemment, si unE anthropologue passe dans le coin et veut apporter des précisions/corrections, elles seront bienvenues.
*(Hamzah Daéng Mangemba , Le statut des femmes bugis et makassar vu par leurs propres sociétés, Archipel ; Année 1975 Volume 10 Numéro 10 pp. 153-15. SOURCE)



Commentaires
Très intéressant .... (et sans commentaires. Voir les Trobiandais du Pacifique et le Taputaki Migila -comparer sa face à celle d'un parent ce qui est pour un Trobiandais une insulte)
Merci pour ce voyage, Mademoiselle. Quelle culture fascinante.
L'Histoire ne progresse pas de façon linéaire, elle forme des courbes, des boucles et des spirales. L'Europe, au faîte de sa mégalomanie détruisant tout sur son passage, a entrepris de « civiliser » les « primitifs » avec tous les moyens dont elle disposait pour les massacrer, les torturer, les avilir en les achetant ou les réduire en esclavage sous prétexte de leur apporter nos Lumières et les bienfaits notre indépassable supériorité.
L'organisation sociale des Bugis a tellement d'avance sur la notre sur la question des genres que j'en ai le vertige. Nous n'en sommes encore qu'au stade de la déconstruction, loin d'être gagnée, d'un clivage homme/femme datant de l'époque où nous vivions dans les arbres.
Je rajoute : si un-e Bugi, ou encore mieux, un-e Bissu, passe dans le coin, ses précisions et corrections seront mille fois plus les bienvenues que celles d'un-e anthropologue.
@Candysays: Dans les années 90 le quotidien "Libé" consacrait un article à des peuplades sibériennes, les Khantis et les Mansis. Attachés à la forêt qu'ils vénéraient ces deux peuples ont disparu en un clin d'oeil à cause des forages soviétiques dans ces forêts... Internet qu'on vante pour une source de connaissance inépuisable n'en rend pas compte. Tout simplement pour la grande civilisation du siècle ils n'ont jamais existé...
Et Candysays l'Europe n'a pas seulement asservi les "primitifs". Combien de vieux bâtiments construits avec la sang et la sueur des prolétaires. Sous les églises il y a des monceaux de cadavres. On entend quelquefois le chant de ces morts exploités s'élever...
Bien sur, Isa. Je suis entièrement d'accord.
Le prétendu universalisme de l'Europe a servi, et sert encore, à justifier à ses propres yeux l'écrasement par tous les moyens de tout ce qui n'est pas assez « universel » à son goût. Un universalisme qui ne respecte pas les différences est l'antithèse de l'idée même d''universalisme, à laquelle je ne crois pas puisqu'il s'agit avant tout d'une croyance.
Je préfère l'idée d'une diversité respectueuse. Cette idée européenne de l'universel n'est jamais que l'appropriation de cette notion, philosophiquement respectable quoique boiteuse, par une culture dominante.
Ce que tu soulignes très justement est, au minimum, une circonstance aggravante dans l'hypothétique procès de ce provincialisme européen érigé en valeur universelle : le modèle européen, en interne, est profondément inhumain.
Si je te lis bien, l'Europe n'a fait qu'exporter son mépris de l'être humain. Le colonialisme et la mondialisation ne sont que l'exportation d'une vision du monde basée exclusivement sur la loi du plus fort, à laquelle les différentes morales religieuses et philosophiques (les Lumières, les droits de l'Homme) ont servi de cache sexe.
Je n'en ai que plus de respect pour les Bugis.
Bonjour,
Comme souvent, extrêmement intéressant. J'ai un autre exemple de distinction entre sexe biologique et sexe social. Cela va être très bref car je ne suis pas spécialiste, mais j'ai rencontré la personne en question.
Il s'agit d'un male biologique, mais femme sociale, dans un petit village éthiopien, près de la ville d'Ambo, en région Oromo. Cette personne a, comme les Bugis, tous les attributs sociaux d'une femme telles que définis par la société Oromo, plus quelques pouvoirs magiques, qui en font non seulement une personne respectée, mais aussi crainte.
Si la religion est un mélange d'animisme et de christianisme orthodoxe, je ne pense pas me tromper si je dis que son homosexualité n'est pas très acceptée.
Shalo (c'est son prénom) est une bonne amie d'un anthropologue de mes connaissances, et j'ai eu le plaisir de marcher avec elle dans les rues d'Ambo, la ville la plus proche. Le regard des autres éthiopiens allait du surpris au profondément outré devant l'allure de notre amie. Je dois dire qu'elle était pittoresque avec sa barbe et sa robe.
Quoiqu'il en soit, vous pouvez avoir plus d'infos là :
http://mediamed.mmsh.univ-aix.fr/ch...
Les exemples de dissociation sont légions : on peut également citer les rérés polynésiens (très grossièrement, le premier enfant, fille ou garçon, est élevé comme une femme) ; ou encore les Inuits qui jusqu'à leurs 12 ans sont élevés non en fonction de leur "biologie" mais de leur astrologie...
Je serais les Bugi, je réclamerai une journée mondiale de LE femme (et puis une journée de la homme aussi).