Je vous présente les Bugis, qui sont un peuple d'Indonésie, et plus précisément de Sulawesi Sud (pas de panique, il y a des cartes).



Chez les Bugis, on peut naître :

  • mâle et vivre femme (calabai) ;
  • femelle et vivre homme (calalai) ;
  • mâle et vivre homme (oroane) ;
  • femelle et vivre femme (makunrai).

Celles qui naissent mâles et décident de devenir des femmes, sont donc des "calabai". (prononcer tchalabaï)










Et ceux qui naissent femelles et décident de devenir des hommes sont des "calalai" (prononcer tchalalaï)











Et comme dit un adage Bugis :

"mau'ni naworoanémua, namakkunrai sipa'na, makkunraimui, mau'ni makkunrai nawaroané sipa'na, worroanémui."

Ce qui signifie pour ceux qui ne parlent pas couramment la langue Bugis :

"si un homme a un tempérament de femme, c'est une femme ; si une femme a un tempérament d'homme, c'est un homme".

Visiblement, à la différence de nos contrées, la déconnection entre le sexe biologique et le sexe social semble possible, et bien acceptée. Dans la vidéo que vous trouverez en fin de billet, un calalai (sexe biologique féminin, et sexe social masculin) explique que personne dans sa famille ou son entourage ne semble avoir de problème avec son genre.

Ceci étant dit, s'il peut y avoir déconnexion entre le sexe biologique et le sexe social, il semble que les qualités masculines et féminines soient tout de même bien codifiées. Dans un article intitulé "Le statut des femmes bugis et makassar vu par leurs propres sociétés"*, l'auteure, Hamzah Daéng Mangemba, dresse la liste des qualités féminines, qui sont assez proches de celles attendues chez nous.

  • le devoir d'être une mère de famille vertueuse et chaste ;
  • le devoir d'être pour son mari une gérante honnête, économe et avisée, une partenaire et un soutien dans les difficultés de la lutte pour l'existence ;
  • le droit de pouvoir considérer son père, son frère ou son mari comme les garant de son honneur, de sa personne et de sa vie.

mais aussi :

  • le droit d'être élue par l'ensemble du peuple et des grands pour devenir leur dirigeant dans la voie de la prospérité et du salut.
Ce qui explique qu'il y ait eu des femmes dirigeantes, Général en chef, dirigeante des opérations de chasse ou des travaux agricoles. Pour cela, il fallait juste que la femme concernée fasse preuve de qualités estampillées masculines : être doué de discernement, évaluer les conséquences avant de s'engager, faire preuve de fermeté, de finesse (résoudre les problèmes, être capable de suivre les modèles ou être habile en paroles et en actes).

Chez les Bugis, on peut également devenir Bissu (on pouvait, il ne semble qu'il n'y ait plus foule), c'est à dire prêtre, indéterminé sexuellement et doté du pouvoir de faire le lien entre les êtres humains et les dieux.

Voici par exemple le Bissu Puang Matoa :

(source)



(Le texte ci dessous est extrait d'un dossier de presse écrit par la Maison des Cultures du Monde, à l'occasion d'un festival qui s'est tenu en 2006. Source (page 11))

L’île des Célèbes en Indonésie (appelée aujourd’hui Sulawesi) est constituée de quatre péninsules aux formes étranges qui semblent rayonner  autour d’un noyau montagneux dont les sommets, encore sacrés de nos jours pour les habitants de l’intérieur, avoisinent les 3000 mètres.

L’île se subdivise en quatre provinces : le Sud, le Sud-Est, le Centre et le Nord. Dans la péninsule du Sud (dite Sulawesi Tengah et plus couramment  Sulteng) on distingue quatre populations aux traits bien spécifiques (surtout linguistiques) : les Toraja, les Mandar, les Makassar et les Bugis. Ces derniers constituent le groupe de loin le plus important.

Zone de peuplement des Bugis (source)

Souvent qualifié d’intrépide et d’aventurier en raison de son passé corsaire, le peuple Bugis dans sa majorité est pourtant paysan et pratique l’élevage du buffle ainsi que la culture du riz. Leur royaume, le royaume de Bone, fut islamisé au dix-septième siècle par le sultanat makassar de Gowa. Il existe pourtant aujourd’hui encore parmi les Bugis quelques rares prêtres très particuliers, souvent considérés un peu vite comme des travestis : les Bissu. Ils témoignent de la survivance des croyances pré-islamiques au sein du  syncrétisme religieux qui caractérise l’île.


On a dit souvent des Bissu qu’ils étaient travestis. Leur ambivalence, ou plutôt leur complémentarité sexuelle, peut trouver deux types d’explications, qui ne sont pas incompatibles. Une première interprétation, d’ordre mythique, s’appuie sur l’interprétation d’I La Galigo, qui est la grande œuvre des Bugis, un gigantesque cycle épique constituant leur seule tradition écrite. La lecture d’I La Galigo invite à comprendre l’indétermination sexuelle du prêtre comme la reproduction de l’androgynie originaire du monde. En effet, à l’origine de la création, une divinité totalisante de caractère androgyne (parfois assimilée à Allah) donna naissance à deux êtres : la Lune et le Soleil. Surgit entre eux une querelle à la suite de laquelle la Lune donna naissance, par sa seule semence et sans avoir été fécondée, à une première génération de végétaux. Or les prêtres Bissu sont liés aux arbres, on peut donc penser que leur bisexualité rappelle ce mythe. Cette explication se voit renforcée par l’observation de la cérémonie d’investiture des Bissu, qui, en réalité, est un mariage. Sous le juru, mât cérémoniel flanqué à son sommet d’une petite loge, on célèbre l’union du Bissu avec une divinité fort étrange qualifiée de Datu déwata mattanru’ kati ulawengngé, soit « Le Prince divin aux cornes d’or », qui peut être tantôt féminin, tantôt masculin et qui n’est pas sans rappeler la Lune formée de deux croissants selon la pensée bugis.

   
Mais l’explication la plus courante est d’ordre sociologique. Elle se base sur l’observation de la partition de la société Bissu en cinq genres. Les Bissu distinguent en effet non seulement les hommes-hommes (oroane) et les femmes-femmes (makunrai), mais aussi les hommes-femmes (calabai), les femmes-hommes (calalai) et les bissu. Les calabai sont des hommes qui s’habillent comme les femmes et qui assument les tâches considérées comme féminines. Ce travestissement profane semble s’apparenter au travestissement sacré des Bissu et incite à interpréter la présence de ces prêtres comme le signe d’une intégration sociale des homosexuels.

(Là, je vous avoue que je bloque un peu sur le mélange fait dans le texte entre homosexualité, sexe social et sexe biologique.)

Néanmoins, si le rapprochement est inévitable et sans doute en partie fondé, il reste que les Bissu sont inassimilables aux calabai. D’abord parce que la classification générique des Bugis distingue nettement les calabai des bissu. Ensuite parce qu’il est inexact de dire que les Bissu se travestissent en femmes. Ils portent en fait une tenue spécifique, très colorée et précieuse : une veste d’homme ou un corsage de femme, un sarong et un pantalon. Ils peuvent porter aussi un éventail et un foulard de tête brodé. Il serait en fait plus juste de dire que les Bissu combinent les traits féminins et masculins, de même qu’ils combinent les traits humains (manusia) et divins (dewata). Les Bissu sont omniprésents dans I La Galigo, qui offre des renseignements précieux sur leur origine, leurs prérogatives et leurs fonctions. Naissances, mariages, exorcismes, récoltes, départs en guerre, abattages d’arbres, festins... Il n’est pas une seule fête, un seul rite de passage qui ne nécessite leur présence et leurs bénédictions. Aujourd’hui, les Bissu bénissent même les Bugis qui partent en pèlerinage à La Mecque !
Symbole de leurs liens étroits avec le pouvoir, les Bissu sont en outre chargés de la garde des reliques royales (arajang). Contrairement à leurs homologues profanes, les Sanro villageois, avec lesquels ils partagent le pouvoir d’entrer en transe et celui de guérir, les Bissu appartiennent donc à l’aristocratie et sont parents des Dieux. I La Galigo décrit aussi dans leurs détails les cérémonies Bissu qui sont extrêmement codifiées. À chaque cérémonie correspond un chant incantatoire, que le Puang Matoa entonne seul, ou accompagné par son assistant, le Pua Lolo (« Cadet ») et par le chœur de ses disciples (Maujangka). Le langage sacré employé par les Bissu dans ces chants (le basa dewata : «langue des Dieux») est formulaire pour être mémorisable et extrêmement hermétique à force de métaphorisation. Pour se faire posséder par un dieu, le Bissu doit faire le mabbissu. Il doit chanter afin d’éveiller les divinités, les appeler en faisant tourner un bol sur le bord d’une assiette, et leur faire des offrandes : du riz coloré (songkolo), des œufs, des bananes, de l’encens... Une fois que les divinités se sont éveillées, celle qui est la plus apte à fournir la bénédiction demandée descend posséder le Bissu. Celui-ci entre alors en transe et devient agité, irritable et agressif. Mais ce changement radical de comportement ne suffit pas. Pour prouver qu’il est bien possédé par une divinité et que cette dernière est assez puissante pour proférer une bénédiction efficace, le Bissu doit exécuter un maggiri’ (ou ma’giri) en se poignardant lui-même avec un couteau sacré, le kris, transmis de génération en génération. Cette démonstration d’invulnérabilité est elle aussi parfaitement ritualisée : le Bissu commence par se porter des coups de kris dans la paume de la main, puis sur la langue, puis de nouveau à la main, puis à la saignée du bras, puis à la gorge, puis au ventre. Si le kris ne lui transperce pas la peau, le Bissu a prouvé qu’il est impénétrable (kebal) et donc qu’il est effectivement possédé par un esprit puissant.

    

Et voici une vidéo du National Geographic (en anglais certes, mais accessible) :


Et évidemment, si unE anthropologue passe dans le coin et veut apporter des précisions/corrections, elles seront bienvenues.

*(Hamzah Daéng Mangemba , Le statut des femmes bugis et makassar vu par leurs propres sociétés, Archipel ; Année 1975 Volume 10 Numéro 10 pp. 153-15. SOURCE)