Je me suis demandée si on avait lu le même livre. Parce que c'est justement, me semble-t-il, un des point fort du livre, que de montrer l'évolution entre un point de vue surplombant et méprisant -consistant à percevoir les femmes comme des pleureuses s'épanchant au sujet de trucs de bonnes femmes- et une posture féministe. 

Suite au billet d'Olympe, quelques commentaires de cadres sup' étalent leur bonheur d'être fâme, et avant tout être humain. Elles soulignent ne pas avoir souffert de discriminations. Tant mieux, ai-je envie de dire, si ces femmes ont eu le sentiment de ne pas souffrir de la place qui leur a été attribuée, de s'y reconnaître et encore mieux, de s'y épanouir. Ça ressemble juste un peu à une réactualisation de discours vieux de quelques décennies, ou des femmes expliquaient en long, en large et en travers qu'elles trouvaient leur situation tout à fait sympathique.

"Je pense en particulier à ce discours de femmes "victime", que ce soit de viol, de violences, de mauvais traitements, de salaires inférieurs, etc. Je ne dis bien sur pas qu'il faut arrêter de dénoncer cela, mais je pense qu'il y a peut-être quelque chose d'autre à faire. (...) ça m'agace aussi profondément (et encore plus quand ça vient des féministes) d'être quasi forcément considérée comme une victime malheureuse. C'est une position assez "confortable" en fait que celle-là: tout ce qui nous arrive ne peut être que de la faute d'un autre extérieur."

J'ai l'impression, outre le fait qu'on s'approche lourdement de l'excuse sociologique et de "la rhétorique virile de la droiture et de la responsabilité individuelle' comme dirait Wacquant, qu'il y a là quelques confusions.

Il ne me semble pas qu'on puisse être autre chose que victime d'un viol. Ce qui ne veut pas dire que le viol fait d'une femme une victime éternelle. Mais elle aura été à un moment victime d'une agression sexuelle. Peut-être est-ce la vision statique des rapports sociaux qui crée ce sentiment de victime éternelle. Si l'on se met à réinscrire le viol comme étant le résultat d'un rapport de force, de pouvoir, il n'apparait plus comme une fatalité, un fait statique, individuel, immuable, sorti de l'histoire. Dès lors, il devient possible, en tant que dominée, de se battre, de lutter.

Là ou le commentaire devient franchement violent, c'est quand il renvoie les femmes à leur individualité : "C'est une position assez "confortable" en fait que celle-là: tout ce qui nous arrive ne peut être que de la faute d'un autre extérieur."

Je ne pense pas que l'auteure voulait dire que si une femme est victime d'un viol, elle a une part de responsabilité. Je n'espère pas. Cependant, on a un discours assez basique relevant du "quand on veut on peut" dont les conséquences lourdement culpabilisantes sont très trash, je trouve.

Parce qu'il me semble que la position confortable consiste plutôt à dire que Lafâme est à présent libérée, qu'il convient de circulez puisqu'il n' y a plus rien à voir. C'est confortable puisqu'il n'y a plus qu'à brâmer avec Marie-Claire, Elle, Cosmo et Madame Figaro. Et la position est doublement confortable quand on est blanche, en couple avec un homme compréhensif et qu'on a du fric.

J'ai donc le sentiment, au contraire, que le courage se situe plutôt du côté de celles et ceux qui interrogent les représentations construites par les médias à longueur de journée, à coup de Lafâme moderne est libérée, elle est prête à entrer dans la grande catégorie universelle d'être humain

Selon moi, le courage se situe plutôt du côté de celles qui se reconnaissent encore comme des dominées, solidaires des autres femmes, non en tant qu'individus, mais en tant que groupe, en tant que classe, et cela même quand elles ont la possibilité de foutre la tête dans le sable en laissant leur cul dépasser. Parce que ce n'est pas agréable de faire ce constat, parce qu'on préfèrerait ne pas le faire, parce que ça met en colère. Cette colère ne fait pas de nous des choses passives, des "victimes", au contraire. Cette colère ne nous rend pas misandre, intolérante, hystérique et sans humour.

En lisant les commentaires, je me suis demandé quels bénéfices tiraient ces femmes à tenir cette posture. Certainement que ce discours permet d'entretenir une image agréable de soi-même mais également une image agréable à présenter aux hommes, en brandissant par contraste la figure repoussoir de la féministe.

"Si j'assume et j'apprécie la femme qui est en moi, je me considère essentiellement comme un être humain. C'est ainsi que je fais mes choix de vie, d'amis, d'amours. J'ai été pendant 15 ans cadre supérieur, ai-je été victime de discrimination ? Je me plais à penser que non... Et je crois que non."

"Je crois que non."

Moi je pense que tout est dit. Il s'agit effectivement de croyances.

Voici un texte de Christine Dephy, qui traite de la colère comme "seule arme contre la trahison potentielle inscrite dans notre statut d'intellectuelles".

L'accès des questions féministes au rang de questions académiques apparaît souvent comme un progrès pour la lutte féministe elle-même ; non seulement parce que l'université leur donne ainsi un gage de « sérieux » ; mais aussi parce que le cadre universitaire assure, mieux, exige une dépassionalisation des problèmes ; et qu'en retour cette dépassionalisation semble garantir une approche plus rigoureuse parce-que plus sereine. Ceci est un piège du Diable, c'est à dire de l'idéologie dominante qui a crée un mythe de la Science. Mais si nous y succombons aussi facilement, c'est que cette dépassionalisation nous intéresse aussi plus directement, affectivement. Avant même d'y chercher les intérêts de la Science, nous y trouvons une protection contre notre propre colère. Car il n'est pas facile, contrairement à ce que l'on croit, d'être et surtout de rester en colère. C'est un état douloureux ; car rester en colère, c'est nous souvenir sans cesse de ce que nous voulons, de ce que nous devons oublier au moins par moment pour pouvoir survivre : que nous sommes, nous aussi des humiliées et des offensées.

Mais pour nous, intellectuelles, l'oublier, ne fût-ce qu'un instant, c'est abandonner le fil qui nous relie à notre classe de femmes, le garde-fou qui nous empêche de basculer du côté de l'institution, du côté de nos oppresseurs. Nous avons tendance à voir la colère comme un moment dépassable en sus d'être un sentiment désagréable ; comme quelque chose de temporaire, qui cesse à un moment d'être utile ; et même comme quelque chose d'encombrant, que nous devons laisser à la porte de l'université pour pouvoir travailler en paix.

Or, notre seule arme contre la trahison potentielle inscrite dans notre statut d'intellectuelles, c'est précisément notre colère. Car seule garantie que nous ne serons pas, en tant qu'intellectuelles, traîtres à notre classe, c'est la conscience d'être, nous aussi des femmes, d'être celles-là mêmes dont nous analysons l'oppression. La seule base de cette conscience c'est notre révolte. Et la seule assise de notre révolte, c'est notre colère.

Christine Delphy.

Extrait de "Le patriarcat, le féminisme et leurs intellectuelles", in Nouvelles Questions Féministes, n°2, octobre 1981, repris dans "L'ennemi principal", Tome II, Penser le genre, Ed. Syllepse, février 2001.