C'était le 6 janvier dernier. Sur trente minutes de JT, un bon tiers a été consacré à la neige. Ce qu'on apprend ? Que la neige abîme la culture du Poireau : un agriculteur a d'ailleurs dit : "Ben c'est tout g'lé les poireaux". A suivi un reportage sur des employés municipaux salant les entrées de magasins "pour que ça glisse moins". Sans déconner. Puis deux directs. Accrochez vous, c'est sciant. Savez-vous qu'à Evreux et à Troyes quand les gens dégivrent leur bagnole, ils ont froid aux mains ? Un monsieur est même interviewé à propos de son bonnet et de ses gants. Parce que, selon lui, ça tient chaud.

Un point météo ensuite, des fois que vous n'auriez pas saisi. Isabelle Martinet explique que le froid et la neige en hiver, en France, ça n'a rien d'exceptionnel. Heureusement que ce n'était pas exceptionnel, sinon, ça aurait recouvert l'information d'un blanc manteau neigeux.


Après ce long développement sur le fait qu'il fait moins chaud en hiver qu'en été, a suivi :

  • Moins de deux minutes sur la question de la faillite des artisans commerçants
  • Mois de vingt secondes sur les vœux de Sarkozy à Cholet, capitale du mouchoir.
  • Deux minutes sur un grand tabou : les voitures brûlées en France, une spécialité française qui passerait totalement inaperçue. Quelle honte. Chiffres de l'Observatoire National de la délinquance à l'appui, attention, du lourd. Et encore meilleur, le sociologue Michel Wieviorka qui explique que ces jeunes...
Attention, illustration.

Un jeune (de cité, hein)


Ces jeunes, disions nous, en brûlant des voitures, nous diraient en fait, je cite : "on est dans et pas dedans cette société". Ouh ! La patte de l'expert !

  • Vient ensuite un reportage de fond de deux minutes sur le terrible félon qui se serait retourné contre la CIA et les USA. Pour comprendre la géopolitique, deux minutes, c'est suffisant. Le bonnet en revanche, il fallait bien dix minutes.
  • Le livre/film de/sur Lionel Jospin, deux minutes. On le voit chanter les feuilles mortes et tout le tintouin qu'on a déjà vu cinquante fois.
  • 15 secondes sur les vœux de Le Pen. Comme ça, c'est fait.
  • Le dossier du journal, enfin, 5 minutes sur ces français qui s'installent en Israël. Un bon gros ramassis de poncifs, avec un passage sympathique sur une jeune femme qui est très rassurée d'avoir une porte blindée et des volets renforcés, "en cas de guerre". AH. Je pense avoir vu ce genre de reportage au moins deux ou trois fois déjà.
  • Deux minutes sur les soldes, avec la traditionnelle image des gens qui courent comme des malades à l'ouverture des portes et la phrase tagada tsouitsouin de la fin "il reste encore cinq semaines pour craquer". (putain, mais ils s'écoutent des fois ?)
  • Vient ensuite un reportage de haute, de très haute volée sur les américains qui aiment la France malgré ses "impôts trop élevés" et sa "bureaucratie agaçante". Tout y est, même le coq, gros plan, cocorico. Cette traînée de glaires se termine par un "La France est le plus beau pays du monde !". À nouveau un cri de coq, fin du reportage.
Gros plan sur un Pujadas amusé. Qu'est-ce qu'on se bidonne.

  • 18 secondes ensuite sur les baleiniers japonais, avec des images qu'on retrouve partout.
  • Puis deux minutes sur les fonds océaniques, et leur cartographie (finalement, le seul reportage potable). 

Évidemment, avant de se quitter, on repasse par la case "ça caille, ça glisse sur le trottoir, le bonnet c'est cool", et on se quitte sur un :

« Couvrez-vous bien et à demain ! ».

Ça m'a fait de la peine. Pour nous, évidemment, mais aussi pour tous ceux qui ont

  • tendu des micros,
  • porté des caméras,
  • passé des heures à... attendre (dans le froid !),
  • à enregistrer,
  • couper,
  • monter...


Et tout ça pour... pour produire... De la merde. 

Pour tous ceux qui se sont gelés pour produire et monter un reportage qui devait comprendre un coq filmé de près, tous ceux qui ont dû aller interviewer des gens qui se mettent un bonnet quand il fait froid, pour tous ceux qui regardent ces conneries et en sont atterrés, pour ceux qui pensent que le journalisme et l'information ne devrait pas ressembler à cette bouillie crasse, Mademoiselle est fière de présenter la cérémonie des escarres.


Un petit point d'information avant.


Une escarre est une lésion cutanée d’origine ischémique liée à une compression des tissus mous entre un plan dur et les saillies osseuses.


L'escarre du journaliste est donc, en langage profane, une grosse plaie au cul causée par un trop plein de chaise de bureau.

L’escarre est décrite selon quatre stades, nous décernerons donc ce trophée d'une façon fine et mesurée.
Et comme à chaque plaie son traitement, nous indiquerons donc la voie à suivre : chirurgicale ou médicale/préventive.


Nous décernerons trois types de prix :

* l’escarre « accidentelle » liée à un trouble temporaire de la mobilité, de la vigilance et/ou de l'état de conscience ;

Pour les journalistes qui se sont un peu endormi.

* l’escarre « neurologique », conséquence d’une pathologie chronique, motrice et/ou sensitive. l’indication chirurgicale est fréquente selon les caractéristiques (surface et profondeur), l’âge et les pathologies associées ; le risque de récidive est élevé, d’où la nécessité d’une stratégie de prévention et d’éducation à la santé ;

Pour les journalistes dont le cerveau à été atteint par une formation lourde et invasive.

* l’escarre « plurifactorielle » du sujet confiné au lit et/ou au fauteuil, polypathologique, où prédominent les facteurs intrinsèques : les localisations peuvent être multiples, le pronostic vital peut être en jeu, l’indication chirurgicale est rare, le traitement est surtout médical.

Pour les vieilles badernes incurables. Ils sont légion.


Et bien entendu, pour ouvrir le bal des fessiers mal irrigués et de l'information saignée à blanc, nous remettons "l'escarre plurifactorielle" du JT le plus minable à David Pujadas ! Histoire de commencer l'année en fanfarre !