"Stéphane Beaud. 80% au bac... et après ? Les enfants de la démocratisation scolaire."

En gros, les espoirs déçus des enfants de milieux populaires face à une "démocratisation scolaire" extrêmement ambivalente. Je synthétise à la hache, en une phrase, c'est à dire à peine moins que ce que l'auteur, dans une postface de 2003, a daigné consacrer aux enfants non couillus de la démocratisation scolaire. Les filles.

Les enfants de la démocratisation scolaire, on s'en rend compte à la lecture du livre, ce sont essentiellement des enfants de sexe masculin. Mais qu'importe. Ce sont "les enfants de la démocratisation scolaire", pas besoin d'en dire plus. C'est être une fille qui constitue une chose à part. Un garçon, c'est normal, une fille, c'est un garçon spécial (spécialement moins intéressant d'ailleurs). "Les enfants de la démocratisation scolaire" sont donc implicitement des hommes. Comme l'Homme est implicitement un homme. 

Mais visiblement, en dix ans d'enquête, notre sociologue n'y a pas pensé. Quelques mails l'ont alerté, des féministes hystériques certainement. Toujours est-il que sous la pression du lobby des ovaires agressifs, Stéphane Beaud s'est courageusement traîné jusqu'à son bureau pour s'excuser. Pas se justifier scientifiquement, non. s'excuser. 

"Le livre raconte principalement le parcours de garçons du quartier Gercourt. Les filles y sont relativement peu présentes. (...) Il y a plusieurs façons [de] répondre [à cette critique].

La première, qui est aussi la plus "facile" consiste à dire que la situation d'enquête ne s'y prêtait pas. Autant pouvais-je côtoyer librement les garçons, autant la fréquentation du quartier des filles était plus difficile."

Aloooors... C'en serait presque touchant. Imaginez un sociologue ancré à gauche, pratiquant une sociologie visant à dénaturaliser la domination, à la mettre en lumière, la décortiquer, voire la dénoncer, soyons fous... Qui écrirait :

"Le livre raconte principalement le parcours de fils de professeurs et cadres sup' du quartier Gercourt. Les enfants d'ouvriers d'origine algérienne y sont relativement peu présents. Il y a plusieurs façons [de] répondre [à cette critique].

La première, qui est aussi la plus "facile" consiste à dire que la situation d'enquête ne s'y prêtait pas. Autant pouvais-je côtoyer librement les fils de professeurs et de cadre sup', autant la fréquentation du quartier des enfants d'ouvriers d'origine algérienne était plus difficile."

Ah bah il aurait l'air fin le sociologue à expliquer qu'il ne peut côtoyer que les gens de son milieux, bien blancs, et qu'il a eu la flemme d'aller chercher les enfants d'ouvriers parce qu'ils sont moins faciles à trouver, parce qu'ils sont différents de lui. Il ne pourrait pas donner cette envergure à son enquête, elle ne serait d'ailleurs certainement pas publiée, elle ne serait pas devenue un livre de chevet pour profs de gauche de sociologie de l'éducation, elle ne serait pas présentée aux étudiants comme une enquête sur la démocratisation scolaire.

Mais poursuivons, quelles autres excuses daigne-t-il encore sortir de son chapeau ?

"La deuxième raison fait appel d'avantage à l'auto-analyse."

L'auto-analyse, ou l'auto-socioanalyse, est un outil à la mode dans notre petit monde universitaire de sociologues. Il s'agit (en principe) d'une technique de rupture avec ses présupposés, une tentative d'objectivation de sa propre position sociale : en gros, l'auteur vient de regarder dans son slip, et oh surprise, il nous explique qu'il a un pénis et qu'il est pt'être donc bien socialisé comme un homme... et donc qu'il SERAIT possible, hein, qu'il ait eu une vision légèrement androcentrée de son enquête. Rannn sans dec' ? Mais attends, attends, sors ta bassine Jeanine, il découvre pas l'eau chaude le mec, il le savait, c'est juste qu'il avait pas envie de bosser sur les filles. Ben si, attends !

"En effet, j'aurais pu certainement surmonter cet obstacle d'enquête en m'introduisant dans des associations (culturelles ou sportives) ou dans des lieux où les filles du quartier de Gercourt étaient largement représentées. Je ne l'ai pas fait."

"MAIS POURQUOI ?", hurla une foule de mamelles frustrées, mais déjà bien contentes qu'on daigne consacrer presque une page et demie (et un an et demi après la parution du livre) à cette question (sur 345 pages au total).

Eh bien, lui, homme, va vous expliquer. (c'est là que t'as besoin de ta bassine Jeanine)

"D'une part, parce que, avec le recul, j'avais en tête un modèle de reproduction du groupe ouvrier masculino-centré (...) ; d'autre part, en tant qu'enquêteur masculin, encore assez jeune (la trentaine), il se peut que j'aie eu envie de me protéger contre des formes de séduction potentiellement inscrites dans toute relation d'enquête prolongée."

(laissons à Jeanine le temps de récupérer). Pendant ce temps, admirons la mise en forme scolaire d'une pensée binaire du creux. D'une part/d'autre part.

Donc : Résumons... Peut-être bien que je pourrais avoir commis une enquête androcentrée parce que :

D'une part (s'il nous lit, il retrouvera ses marques), les filles étaient plus difficiles à trouver, quoique non en fait, je savais où les trouver mais je ne l'ai pas fait.

D'autre part, je suis peut-être un sociologue androcentré.

Enfin, j'avais peur de me faire draguer, parce que j'étais jeune (et Beaud ?).

Conclusion : je fais un livre sur les enfants de la démocratisation scolaire, j'en oublie la moitié, j'évacue la moitié de la population étudiée, mais ce n'est pas grave, ce sont juste des filles. 

Alors moi je dis, chapeau bas. La seule révolution chez ce genre de sociologues, c'est qu'ils ont appris qu'en enquêtant dans les milieux populaires, personne ne les tabasserait à coup de canettes de bière ou ne les étranglerait avec une écharpe de foot... Ou encore que les immigrés ne les feraient pas cuire dans une marmite en dansant autour de leur dépouille en psalmodiant des incantations barbares. C'est ça être un sociologue de gauche qui sort de l'école pour faire du terrain. Et c'est déjà assez dur comme ça, alors on va pas en plus leur demander de surmonter leur peur des filles séductrices, ces vagins béants dont on ne revient jamais, qui faussent les relations, qui compliquent tout, et dont en plus, on se fout. Non mais oh.