(...) ; on a vu quel était le sens de ces mystérieux slogans. Aux yeux des hommes -et de la légion de femmes qui voient par ces yeux- il ne suffit pas d'avoir un corps de femme ni d'assumer comme amante, comme mère, la fonction de femelle pour être une "vraie femme" ; à travers la sexualité et la maternité, le sujet peut revendiquer son autonomie ; la "vraie femme"' est celle qui s'accepte comme Autre. Il y a dans l'attitude des hommes d'aujourd'hui une duplicité qui crée chez la femme un déchirement douloureux ; ils acceptent dans une assez grande mesure que la femme soit une semblable, une égale; et cependant ils continuent à exiger qu'elle demeure l'inessentiel." (1)

"Quand la femme sera "la même" que son mâle, la vie perdra son sel poignant. Cet argument non plus n'est pas nouveau : ceux qui ont intérêt à perpétuer le présent versent toujours des larmes sur le mirifique passé qui va disparaître sans accorder un sourire au jeune avenir. Il est vrai qu'en supprimant les marchés d'esclaves on a assassiné les grandes plantations si magnifiquement parées d'azalées et de camélias, on a miné toute la délicate civilisations sudiste ; les vieilles dentelles ont rejoint dans les greniers du temps les timbres si purs des castrats de la Sixitine et il y a un certain "charme féminin" qui menace de tomber lui aussi en poussière". (2)

Hier j'ai rencontré une vraie femme. Mon âge. Accrochée à son homme et son idée du foyer parfait.C'était une chose, une jolie chose. Habillée comme on travaille le packaging d'un produit pour qu'il se vende mieux, maquillée pour cacher ses défauts de féminité, elle babillait gentiment, ne menaçant personne, se contentant de remplir vaguement un espace qu'elle devait se figurer être une pluie d'étoiles brillantes comme le dernier gloss qui tient six heures. À côté, monsieur son copain, parlant de choses sérieuses. Et elle, me prenant à part, pour parler entre filles, loin du monde sérieux des mâles. Je me demandais si en rentrant il fallait lui ôter ses piles pour qu'elle dorme, et si cette manipulation n'effaçait pas sa mémoire profonde, ne lui laissant que la mémoire vive, la mémoire immédiate : ici la cuisine, ici la trousse à maquillage, ici ton chéri.

J'ai posé des questions sur ses études, son boulot, mais rien n'y faisait, ce qui l'animait n'était pas là. Elle était en train de s'installer en couple, et visiblement entamait la démarche de toute une vie : devenir une FEMME DE. Pendant les conversations sérieuses, elle acquiesçait aux paroles de "son homme", croisait et décroisait les jambes en buvant ses paroles. Je me demandais quel degré de conscience elle pouvait avoir. Elle ponctuait certaines affirmations de "Ah ?" passionnés, à la manière d'une oie blanche qui découvre le monde. C'est tellement sexy la naïveté, la fragilité, l'ignorance crasse chez une femme. Elle ne demande qu'à être modelée, elle se laisse instruire, docile. 

Quand les hommes se sont écharpés sur une sombre histoire de politique internationale elle a émis un gloussement cristallin : les hommes sont tous les mêmes, heureusement que les femmes ne sont pas si agressives. J'avais pourtant envie de lui faire goûter de mon agressivité en lui plongeant la tête dans son cocktail fruité en espérant que le sucre sur le bord du verre puisse l'égratigner au passage. Elle jouait parfaitement son rôle : pas de phrases trop bêtes histoire de ne pas dévaloriser son copain, pas de phrases trop intelligentes pour ne pas lui faire d'ombre. Elle a siroté son jus de fruit à la paille, avec mille petites manies travaillées. J'ai eu un peu de peine pour elle, je me suis dit qu'elle allait morfler quand l'espace ne serait plus rempli d'étoiles brillantes mais de corvées et de meubles achetés chez But. J'ai pensé à ce terrible moment, quand elle verra que ce sur quoi elle mise est en train de foutre le camp. Et ça se ride et ça pendouille, et je ne suis plus RIEN. J'ai pensé à cette dépendance affective et matérielle qu'elle allait subir après s'y être roulé avec délice et bêtise. J'ai bien pensé à tout ça... Mais la seule chose qui me traversait l'esprit c'était de lui coller de grandes mandales dans son joli minois de poupée.

(1) Simone de Beauvoir, Le deuxième Sexe, T. I., p. 406.
(2) Simone de Beauvoir, Le deuxième Sexe, T. II. p. 649.