- C'est quoi un magazine pour fille C. ?

- Ben tu sais c'est un magazine que les garçons ils peuvent pas lire !

- Pourquoi C., c'est écrit en quelle langue ?

- Ben en français !

- Et les garçons ils savent pas lire le français ?

- Ben si, mais...

- Ben alors pourquoi ils ne peuvent pas le lire ?

- Ben... je sais pas moi.. c'est écrit sur la couverture : « interdit aux garçons » !

- Et pourquoi il y a écrit ça ?

- Ben je sais pas moi...

- Tu sais pas...

- Ben... (elle réfléchit) Ben parce que des fois il y a des secrets de filles dedans !

- Ah bon, et c'est quoi des secrets de filles ?

- Ben... par exemple une fille, elle a écrit pour dire qu'elle faisait encore pipi au lit des fois... tu vois, c'est un secret...

- Mais les garçons aussi ils font pipi au lit aussi non ?

- Ben... oui !

- Alors pourquoi c'est un secret de fille ?

- Ben... je sais pas...

Mais elle sait par contre qu'un secret de fille, ça doit tourner autour du corps. Elle déballe sa trousse à maquillage, en satin rose, qui déborde de gloss et de crèmes, et fièrement, devant mon air scié, elle me dit : "Ben c'est normal, je suis une fille !"... Et la voilà partie à me raconter qu'elle a lu dans Witch que les garçons étaient moins sensibles que les filles par exemple, et que les filles étaient plus douces que les garçons... Hummm. Merci Witch, qu'il est beau ton monde binaire, bien quadrillé. C'est une bonne préparation avant de passer à la lecture de Girls...



J'essaie ensuite de lui parler de l'école, mais visiblement, de son statut de bonne élève, elle glisse doucement vers celui de plus jolie de la classe. C'est une gamine qui a un très beau visage, et qui semble de plus en prendre conscience et miser sur cet atout. Elle m'explique que s'il n'y a pas son amoureux dans les classe, elle est "la rigolote de service", mais dès qu'il est là, elle n'est plus comme ça, elle ne fait plus la rigolote. Elle a réussi à attraper le plus beau garçon de la classe, elle est fière de me le dire, sur un ton de confidence, entre filles. Une main dans les cheveux, une minauderie de plus, un battement de cils, elle se penche vers moi et me dit "tu as des cheveux magnifiques, regarde, t'es une star ! Tu aimes Desperate Housewives ?". Je la regarde un peu médusée, je lui demande si elle a le droit de regarder ça, elle me dit "Oui, j'adooooooore Eva Longoria, pas toi ?".



Ben oui... elle est trop bonne quand elle fait la vaisselle Eva Longoria. Non, évidemment, ça n'existe pas un poster de Simone de Beauvoir à mettre au dessus de son lit, sauf à découper la une du Nouvel Obs, avec des petites affichettes résumant la vie de "Cette grande amoureuse" par Arielle Dombasle, cette « midinette jusqu’au bout de ses ongles laqués », femme de philosophe comme Arielle, et « grande épistolière. », selon Sollers.

"Ce qui m'attire chez elle, c'est le style. J'aime la manière qu'avait Simone de Beauvoir de s'habiller et de se produire aux yeux des autres, femme ravissante cachée derrière des tailleurs rêches et des turbans austères. J'aime l'idée qu'elle ait choisi d'être cette femme-là, à une époque où la féminité se parait d'atours affriolants. Mais ce que j'aime plus encore, c'est l'amoureuse qu'elle a été, tombant dans tous les pièges. Elle s'est crue capable d'une liberté bien au-dessus de ses forces. C'était une belle tentative, et j'aime aussi l'idée que ça n'ait pas marché... Plus tard, Simone de Beauvoir allait s'asseoir sur un petit banc, seule, près de la tombe de Sartre. Cette image d'elle, pleurant l'amour de toute une vie, me touche infiniment." (A. Dombasle)

Bref, elle avance vite vers son avenir ma nièce, avec sa liste de prénoms "trooop beaux" pour ses futurs enfants, ses nombreux tubes de gloss, sa table à repasser et sa vie d'amoureuse, de starlette trémoussante. Une vraie fille, qui apprend comme il faut à se préparer au rôle de sa vie, s'offrir à son mari, se donner à voir un peu mais pas trop... Elle rêve "sa future passivité" comme dirait l'épistolière, "Elle attend l'Homme", pour un jour avoir l'honneur, le bonheur, de se soumettre à "sa douce autorité", enfin, comme une vraie femme.

Extrait de :

 "LA PRESSE POUR FILLETTES"

(Corinne Destal, maître de conférences, Université Bordeaux 3, GRREM . 25 mars 2004)

"Dans la mouvance des années 70, ces publications ont adapté leurs revues aux principes éducatifs et au contexte social de l ‘époque : l’importance d’une moindre différenciation des sexes, participation à la lutte contre les stéréotypes sexuels qui foisonnaient dans les anciennes revues destinées à un public féminin. Même si certaines études montrent du doigt la primauté du masculin dans ces titres, filles et garçons doivent accéder à la même éducation, la même culture, donc la même lecture.

Vingt ans après la disparition de la presse fillette, des titres apparaissent : Minnie-Mag, Julie Petites sorcières

Avant de pénétrer dans l’univers de ces publications, nous souhaitons rappeler un point qui reste important:

Il ne faut pas perdre de vue que la presse mixte dont nous avons parlé existe toujours. Les filles n’ont donc pas comme unique support les titres que nous allons analyser, elles ont un choix de lectures extrêmement varié. Par ailleurs elles cumulent très souvent plusieurs magazines de la presse mixte et fille. A ce titre, la presse pour fillettes fait partie d’un univers médiatique diversifié, lui même enroulé dans un système éducatif très complexe. De fait, des extrapolations quant aux « effets » de cette presse sur la socialisation des filles resteraient prétentieuses. Il ne s’agit ici que de rendre lisible des contenus, tout en émettant prudemment l’hypothèse que l’on offre aux lectrices, par l’intermédiaire de ces titres, des représentations des rôles sociaux féminins, masculins…La réception de ces représentations est une autre recherche…

Le « renouveau » de cette presse fillette soulève de nombreuses interrogations.

La première est liée à la signification de son retour, à son existence même, à une époque, à un moment, où des discours, comportements, pratiques sexistes continuent d’être dénoncés. Ces titres symboliseraient-ils une fêlure dans une culture enfantine qui se veut mixte depuis 20 ans ?

Il est certain que l’enjeu commercial n’est pas moindre. Les groupes de presse se sont engouffrés dans ce créneau vacant et certainement porteur vu le succès obtenu."

L'article en entier ici

Trouvé sur le blog http://ouvrelesyeux.wordpress.com/