C'était le temps des colocations festives, le temps de l'appartement dégueulasse, du défilé permanent. C'était le temps où elle était là, acceptant non sans une moue dégoûtée de jouer "Barbès Clichy" à la guitare, pour que je puisse chanter un peu. Parce que c'est bien gentil Led Zep, mais t'as vite l'air ridicule. Et parait que Brassens, c'était injouable. Alors elle jouait pour moi. C'était le temps où tu expérimentes de près la pensée straight, chez tes petits potes de gauche qui se sont tous depuis rués à la mairie, à l'église et sur les petits pots. Elle jouait "Barbès Clichy" à la guitare, d'un air détaché, question de dignité quand on est punk. Mais elle le jouait quand même pour moi. Et ça me changeait de Bach, des dissertations, de ma coupe au carré. J'ai appris Hexagone par cœur, et avec un peu d'entraînement, j'ai même réussi à enchaîner avec "L'homme pressé" dans un souffle. J'ai dû les observer de près les fils de profs, keffieh au vent, joint au bec, pour ne pas trop faire tâche. J'ai découvert les papas psy, les mamans ingé, les parents qui reviennent du Guatemala, ou qu'adorent l'Afrique et qui collent des machins exotiques sur les murs de leur maison plantée au milieu du jardin clos et arboré. C'était pas facile tous les jours de suivre Zoé, petite bourgeoise sapée comme la dernière des clochardes. J'avais du mal à comprendre en quoi c'était in ces lambeaux de pantalon, mais je voyais bien que j'avais l'air con avec mes fringues propres. J'avais réussi à coller un poster de Kurt Cobain au dessus de mon lit, et je supportais plutôt bien les remarques de papa me disant qu'il avait quand même une sale gueule de drogué ce con, mais je sentais que le drapeau palestinien ou le Che, ça le ferait trop marrer, que ce ne serait pas jouable, qu'on n'avait pas le même seuil de tolérance chez nous. Alors bon, je me suis contentée de Kurt dans le genre subversif. Pendant que je continuais à prendre tout ça très au sérieux, ils sont passés du vieux pantalon dégueulasse au levis propre, du cheveu emmêlé au chignon défait, l'air de rien. Et puis ça s'est attaché la tignasse de plus en plus serré, ça a validé ses années de fac, ça a bifurqué sur une école, ça s'est trouvé un premier boulot dans le commerce équitable, pour commencer, parce que l'ambiance est sympa. Ça n'a pas trop enchaîné les contrats précaires, réseau de papa oblige. Le stage, tout au plus, a été l'occasion de claironner qu'on se démerde avec peu.

Ce soir, ils revoient peut-être nos soirées, quand Mano Solo passait sur la grosse chaîne stéréo des parents partis en week-end "expo super sympa à Paris". On passait "La marmaille nue" et on gueulait tous ensemble « chacun sa peine », une bouteille de seize tiédasse à la main. Delphine, la fille du plâtrier portugais, n'était déjà plus avec nous. Elle projetait un BTS quelconque, pendant que nous prolongions notre adolescence. Ma mère, elle,  n'aimait pas que je me balade avec des jeans troués, elle n'aimait pas cette faune. Elle disait que ma copine Zoé était du genre à s'encanailler pour faire bien, mais qu'elle finirait avec un collier de perle, parce que c'est comme ça, parce que ce que le monde social a fait, il ne peut pas le défaire. Enfin si, mais pas dans le sens où je l'espérais.