1970-2010, parce que c'est chacun son tour. Ah, mais oui. Et y'a pas de raison. On a bien eu droit à l'auto-congratulation de soixante-huitards bouffis il y a deux ans, et on l'a supporté avec dignité. Remarquez que dans le lot, on a pu en lire, en écouter quelques uns qui étaient passionnants. Ils n'étaient pas nombreux, certes, il n'étaient pas sur les grands plateaux télé, certes, mais il y en avait.

1970-2010, donc. Bon, évidemment, 70, c'est pour fixer une date, pour poser un jalon... Un peu comme lorsqu'on montre cette photo :

On peut aussi regarder de ce côté là, histoire de se remettre dans le bain.

Le livre n'est pas à prendre comme un simple compte-rendu de ce qui s'est passé ou s'est dit. Il s'agit d'un choix de textes qui ne rend pas compte de toutes les orientations du MLF, qu'il ne faut d'ailleurs pas voir comme un mouvement homogène. Mais tout de même, ça permet de s'y (re)plonger, et souvent avec délice.  On retrouve notamment une contribution aux états généraux de ELLE, et ce fameux questionnaire censé faire le point sur la condition de Lafâme.

Les féministes y ajoutèrent quelques questions, comme :

Qui est le plus apte à décider du nombre de vos enfants :

Le pape qui n'en n'a jamais eu

Le président qui a de quoi élever les siens

Le médecin qui respecte plus la vie d'un fœtus que celle d'une femme

Votre mari qui leur fait guili-guili le soir en rentrant

Vous qui les portez et les élevez

Est-ce que vous pensez que la notion de respect de la vie varie avec les lois ?

Ou encore :

Quand un homme parle à une femme, doit-il s'adresser à :

À ses seins et ses jambes

À son cul et à ses seins

À son cul seulement ?


Ou pour finir, celle-ci, que j'aime particulièrement :

À votre avis, les femmes sont-elles :

Plus douées

Moins douées

Aussi douées que les hommes pour conduire une voiture ?

À votre avis, le double chromosome X contient-il ou non les gènes du double débrayage ?


Tant que j'y suis... je voudrais remercier Simone -ça ne s'invente pas- ancienne institutrice de cinquante huit ans mon aînée, qui m'a offert ce livre. Je voudrais remercier celle qui a connu, au début des années 50, la situation de mère célibataire, qui a sillonné seule la France au volant de sa voiture, entre les gros camions américains qui l'impressionnaient tant, celle qui, du haut de ses 86 ans, m'accompagne aux expositions sur Jean Genet, à petits pas, avec ses baskets et sa robe droite, celle qui ouvre de grands yeux devant les dessins érotiques de Cocteau, en murmurant que cette exposition sur Genet est décidément "très complète". Un jour, il faudra que je parle de mes grand-mères, qui, en les poussant un peu, évoquent des situations qu'elles estiment confusément et avec le recul, pas vraiment normales. De l'esclavage domestique en passant par la dépendance totale au mari, quand on les assure que ce qu'elles nous disent est intéressant, elles parlent de leur vie, et parfois violemment.

Trêve de détours, venons en au livre que je voulais vous présenter rapidement. Bon, il s'agit d'un livre de sciences sociales, mais je ne vous présenterai pas que cela à l'avenir, parce que les paroles qui ont permis de faire émerger des pans entiers de la vie des femmes, sphères méprisées parce que relevant du privé des bonne-femmes, ces paroles donc, n'étaient pas uniquement celles des universitaires, loin de là.

Il s'agit d'un livre de Colette Guillaumin, sorti aux éditions Des Femmes, en 1992. Le livre rassemble des articles de la chercheuse. C'est d'ailleurs récurrent comme type de publication. Les chercheuses féministes ne bénéficient pas des mêmes conditions de travail que leurs homologues mâles. L'accès aux écrits de beaucoup d'entre elles n'est possible que parce que certainEs prennent la peine de les rassembler.

L'ouvrage s'appelle "Sexe Race et Pratique du pouvoir. L'idée de Nature". C'est un livre que j'avais acheté en même temps que "L'anatomie politique" de Nicole-Claude Mathieu. J'avais acheté du lourd ce jour là.

Le dernier chapitre du livre est d'ailleurs accessible sur internet. Il s'agit d'un article intitulé "Femmes et théories de la société : remarques sur les effets théoriques de la colère des opprimées". Vous pouvez le trouver en cliquant ICI.

En voici un extrait...

Ça m'a fait du bien de lire ce livre. Je me suis souvent retrouvée face à des hommes très sérieux qui taxaient mes propos de terroristes en les opposant aux leurs, qui semblaient si neutres, si inattaquables avec leur éclatante parure scientifique. J'ai compris grâce à Guillaumin que la neutralité apparente de leur litanie n'était qu'une conséquence de leur posture de dominants. Me taxer de "politique" était une manière de me remettre à ma place, dans le bac à sable de la science, ou à sa porte, en tous cas de me faire taire. Ça m'a fait penser aux discours des très raisonnables hommes et femmes blancs -et leur serviteurs/trices-, à propos des vilains immigrés de la x° génération ayant l'outrecuidance de ne pas se laisser définir. Quel terrorisme. D'ailleurs, Guillaumin est une chercheuse qui aide également à penser l'idéologie raciste et permet d'établir des ponts entre la domination du non-blanc et celle de la non-homme.

Elle a notamment publié ce livre.

J'espère que vous y piocherez de quoi survivre et combattre quelques uns des odieux discours qui nous frappent quotidiennement la tête. Je pense évidemment à celui sur la bonne française bien de chez nous, celle qui mérite la label "made in France".



Celle qu'on aime pour sa viande, ses origines ou son lait.

Et pas ce lait là, hein.




Bonne lecture à tous/tes.